
jeudi 31 janvier 2008

Né en 1604 à Béziers, P. P. Riquet a entendu parler très tôt d’un projet de canal en Languedoc, notamment à l’occasion du rejet d’un tel projet par les consuls de sa ville natale et par les Etats du Languedoc en 1618 ; ce fut sans doute le prétexte à d’inlassables galopades à cheval dans la région et jusqu’en la Montagne Noire, pour y chercher les sources sans défaillance indispensables à l’alimentation en eau du futur canal… Riquet adolescent fut élève des Jésuites et montra une grande application pour l’étude des mathématiques ; son père aurait aimé en faire un magistrat, mais son parrain, François de Portugnaires, devina en lui l’homme d’affaires, et l’encouragea dans l’étude des sciences, ce qui fut une bonne préparation pour son projet.
Il avait à peine dix-neuf ans, en 1623, quand il épousa Catherine de MILHAU, fille d’un riche bourgeois de Béziers. Mais il était protégé, et c’est grâce au crédit de son parrain qu’il devint dès 1630 Contrôleur à la ferme des gabelles du Languedoc. IL s’associa pour la circonstance avec son ami et camarade d’école Paul MAS, docteur en droit et brillant avocat. Chargé, au cours d’une guerre interminable, de la fourniture des armées du roi en Cerdagne et Roussillon, il s’établit un temps à Mirepoix, où il tint le poste de Receveur des gabelles, et où naquirent trois de ses quatre enfants.
Pierre-Paul Riquet vint ensuite habiter Revel où il loua, en 1647, une maison qui donnait sur la place. Créancier de la ville et de son juge royal, il posséda des biens dans le consulat de Revel, qu’il conserva jusqu’en 1660. Les historiens s’accordent à penser qu’il mit à profit son séjour à Revel pour achever de reconnaître et étudier les ressources en eau de la Montagne Noire : le premier tracé de son projet de canal passait non loin de là…

a- Le choix de Bonrepos
Mais c’est à Bonrepos qu’il entreprit, dès 1651, de construire sa demeure sur les soubassements d’un ancien donjon. Son choix fut sans doute guidé par plusieurs considérations à la fois : la configuration dominante et anciennement fortifiée des lieux pour une part, mais aussi la proximité de Toulouse et la présence de sources qui pouvaient lui permettre de mener à bien ses expériences hydrauliques ; de plus, l’achat de cette terre, partie de la seigneurie de Verfeil, et qui de ce fait dépendait de la gouvernance de l’archevêché de Toulouse, lui permettait de devenir le vassal de l’archevêque, auquel il lui serait possible de demander aide et protection le moment venu. On raconte aussi qu’il aurait choisi ces lieux pour se reposer de ses fatigues, et qu’il nomma d’abord cette propriété « Mon Repos », nom qu’il changea plus tard en « Bon Repos » en raison du plaisir qu’il y goûtait avec sa famille et ses amis.
Le canal était dès cette époque au centre de ses préoccupations. A Bonrepos, Riquet donna tout son temps au double chantier qu’il y ouvrit, celui du château qu’il entoure d’un véritable village pour y loger les techniciens, les ouvriers et les cultivateurs qui le servent, et celui de sa machine hydraulique, construite dans un vallon à partir d’un vivier qui servait à l’alimentation en poissons des habitants de l’ancien château. A Revel, il il acheva d’acquérir les droits de l’eau de la seigneurie, en vue d’alimenter le futur canal.
En 1659, quand le traité des Pyrénées mit fin à la guerre contre l’Espagne, la Cerdagne et le Roussillon devinrent français et furent soumis à la gabelle par Riquet, au moyen de méthodes parfois brutales… : il devint alors Fermier Général des gabelles du Languedoc. En 1661, le jeune Louis XIV ayant accédé au trône l’année précédente, et Colbert arrivant aux affaires, il fut procédé à l’ouverture du chantier de Versailles : on était prêt à écouter et lire les projets de l’hôte de Bonrepos, qui travaillait en ces lieux en à démontrer la faisabilité ; en 1662, à l’invitation de Bourlemont, Riquet écrivit à Colbert, les deux hommes allaient se rencontrer.
b- La vallée du Girou
Verfeil et Bonrepos sont villes voisines et riveraines du Girou, une jolie rivière qui prend sa source dans le Tarn, sur les pentes boisées de Puylaurens, à l’est de Revel. Le projet de canal que Riquet présenta à Colbert en 1662 comportait deux tracés possibles : le premier prévoyait de faire passer les barques depuis la Méditerranée, par les vallées de l’Aude et du Fresquel, jusqu’au seuil de partage de Graissens près de Revel, pour descendre ensuite vers Moissac sur la Garonne par les vallées du Laudot, du Sor, de l’Agout et du Tarn. Les nombreux obstacles rencontrés sur cet itinéraire lui inspirèrent d’en prévoir un autre qui passerait, depuis Graissens, par la vallée du Girou plus au sud, et rejoindrait la Garonne à Toulouse : La situation géographique de la seigneurie de Bonrepos par rapport à ce second projet de tracé est sans doute pour quelque chose dans son choix. On sait qu’un troisième tracé prévalut finalement, mais suffisamment proche du précédent pour justifier que Bonrepos restât la résidence principale de Riquet jusqu’à l’achèvement du Canal, c’est-à-dire pratiquement jusqu’à sa mort …
c- La géographie des lieux
Les travaux de construction du château furent entrepris par Riquet durant l’année 1656 ; le gros œuvre et les travaux des corps d’état secondaires du premier étage furent semble-t-il terminés en 1663, pour le mariage de sa fille Marie avec Jean-Jacques de Lombrail : il nous est rapporté que les parents et témoins purent admirer la construction à cette occasion. La fin du chantier n’interviendra qu’en 1666 : c’est précisément cette année là que Riquet obtint la reconnaissance « d’ancienne noblesse » qu’il poursuivait depuis longtemps, et qu’il reçut enfin le titre de Baron de Bonrepos. Ce fut aussi l’année où il put ouvrir le chantier du canal : la longue préparation technique qui avait occupé quinze ans d’un travail assidu dans les fondrières du vallon de la Garenne débouchait enfin sur la réalisation du rêve.

Le château, ses dépendances immédiates et les jardins qui les encadrent à l’est et à l’ouest, sont installés sur un plateau étroit inscrit entre la vallée du Girou au sud et un petit vallon humide au nord, parallèle à la vallée ; en façade est du château, une riche composition formelle se devine encore parmi les arbres et les fourrés, dessinée à partir de l’entrée est du château et comportant en point de fuite un énorme vase Médicis installé sur un piédestal de deux mètres aux limites de la propriété ; au sud, des terrasses en gradin descendent majestueusement vers le Girou ; au nord, au-delà des vergers, le vallon de la Garenne abrite les vestiges de la « maquette du Canal » : on peut y discerner encore deux grands bassins dans le prolongement l’un de l’autre, le premier au plus bas, réduit à l’état d’étang, en lieu et place d’un bassin rectiligne de trois cents mètres de long dit « le canal » ; l’autre plus haut à l’est, en forme de V, séparé du premier par un large terre-plein percé d’un tunnel, à sec aujourd’hui. L’ensemble était alimenté par des sources toujours abondantes, situées sur les versants.
d- Le vallon de la Garène
C’est dans le vallon de la Garenne que Riquet décida d’entreprendre l’étude des problèmes d’hydraulique posés par l’alimentation en eau de son canal. Le 1er décembre 1655, il signe un bail à besogne avec son tuilier Arnaud Dauriac, auquel il demande de défricher une partie du bois de la Garenne qui s’étend au nord du château, « de sortir la terre, de l’apporter à côté du vivier, d’exhausser le terrain de 8 Pams (1,80m.), d’élever une paroi et d’aplanir le sol le long du vivier ». Il est difficile de savoir s’il s’agit bien, en l’occurrence, du creusement du bassin qui complète le dispositif décrit plus haut, l’acte ne donnant pas de précisions suffisantes pour qu’il soit possible de l’affirmer. D’autres documents confirment l’importance des terrassements qui ont transformé profondément la topographie du vallon et qui sont mesurables encore aujourd’hui..

Dans son livre paru en 1778 à Paris chez la Veuve Desaint, rue des Fossés St. Jacques (avec Privilège du Roy), et intitulé Des canaux de navigation et spécialement du Canal de Languedoc, J. de Lalande, Professeur Royal de Mathématiques, écrit au chapitre 1er : « P. P. Riquet Seigneur de Bonrepos…fut celui qui eut non seulement la hardiesse de former cette entreprise, mais encore le courage de la suivre et le bonheur de l’exécuter…Ce fut en 1660, suivant les mémoires du Languedoc, que la matière fut examinée sérieusement et qu’on discuta des idées de M. de Riquet. Il semble que le génie de ce grand homme se fut préparé dès longtemps à cette grande entreprise : j’ai ouï dire qu’on voyait dans son château de Bonrepos des conduites d’eau, des écluses, des aqueducs, des épanchoirs et même une montagne percée… ».
« Après son exploration fructueuse de la Montagne Noire, Riquet réalise une maquette du canal dans son domaine de Bonrepos. La vieille demeure de Bonrepos est pour partie entourée d’un fossé alimenté par deux petits étangs situés à différents niveaux du parc. Ces étangs se prêtent parfaitement à l’entreprise de Riquet, qui a réalisé dans ce parc le modèle réduit d’un canal auquel rien ne manquait : écluses, barrages, canaux de dérivation, et même tunnel. Les vestiges de ces travaux sont encore enfouis dans le sol de Bonrepos. » (Le Canal du Midi : proposition d’inscription au Patrimoine mondial de l’UNESCO, dossier de candidature déposé à Paris le 27 septembre 1995, p. 10 et 11).

e- La lettre à Colbert
Ces imposants terrassements, perceptibles encore aujourd’hui, et scandés d’épais murs de briques, témoignent des ambitieux travaux qui avaient pour but de mettre en évidence, à partir du captage de sources diverses aux régimes disparates, la possibilité de réguler les débits de « rigoles » qui alimenteraient, à travers des retenues successives à usage de réservoirs, un ultime plan d’eau ainsi rendu propre à la navigation. L’ensemble de cette machinerie, étalée sur près de trente hectares, fonctionna d’abord, et pendant près de dix années, comme une sorte de laboratoire à ciel ouvert, avant de devenir, à partir de 1660, un banc de démonstration efficace. Les divers éléments de cette « maquette », construite et expérimentée par Riquet sur son Domaine de Bonrepos, lui permirent de recevoir et d’intéresser à ses recherches des personnages importants qu’il sut convaincre.
Après dix années d’un patient travail, il fut en mesure d’accueillir l’archevêque de Toulouse, Mgr d’Anglure de Bourlemont, qui accepta de visiter la montagne Noire en sa compagnie, qui écouta ses explications et assista longuement aux essais sur modèle réduit dans le parc de Bonrepos. C’est l’archevêque qui lui conseilla d’écrire la fameuse lettre à Colbert datée de Bonrepos le 15 novembre 1662 : « … je vous écris… sur le dessein d’un canal qui pourrait se faire dans cette province du Languedoc pour la communication des deux mers Océane et Méditerranée… (Mgr d’Anglure) avait ouï dire que j’avais fait une étude particulière… je lui promis de l’aller voir à Castres à mon retour de Perpignan et de le mener sur les lieux pour lui en faire voir la possibilité. Je l’ai fait, et le dit Seigneur, en compagnie de Monsieur l’évêque de Saint-Papoul et de plusieurs autres personnes de condition, a été visiter toutes choses qui se sont trouvées comme je les avais dites… »

f- Bonrepos, résidence familiale et « atelier d’architecte »
Si Riquet témoigna d’une grande mobilité durant les quinze années qu’il consacra à la vérification de son projet et à la mise au point de sa machine, il n’en profitait pas moins toujours de Bonrepos pour s’y… reposer ; sa famille l’y entourait. A partir de 1666, le château permit aux Riquet de rendre en été les invitations toulousaines de l’hiver ; le Fermier Général des Gabelles et prédécesseur de Riquet pour le Haut-Languedoc Jacques Martin, Jean de Malenfant greffier en chef de la cour du Parlement, et de nombreuses autres personnes de qualité y furent reçues.
Mais il aimait aussi Bonrepos parce qu’il pouvait y travailler au calme ; il se fit aménager dans la tourelle située à l’angle sud-est du château, au premier étage, un cabinet de travail où l’on voit encore aujourd’hui un bureau de style en bois ciré muni de tiroirs nombreux, encastré dans le mur circulaire, sous un œil de boeuf ouvert sur l’infini des campagnes en direction du canal…Les nombreuses lettres envoyées de Bonrepos à Colbert entre 1662 et 1675 attestent de la présence de Riquet en ces murs comme « maître d’ouvrage » sur ses chantiers. Il y surveilla de très près les travaux de construction de son château, qui ne fut terminé qu’en 1666 ; il y organisa de nombreuses séances de travail comme celle qui en 1673 réunit là l’Intendant Général du Languedoc, l’évêque de Saint-Papoul et leurs suites, en vue de rédiger le rapport d’inspection de la partie du canal réalisée à cette date entre Toulouse et Castelnaudary.
g- Bonrepos, ultime témoin
On notera que le château de Bonrepos est le seul témoin qui demeure - relativement bien conservé - des résidences où vécut Riquet : l’hôtel de Frescaty où il mourut a entièrement disparu, d’autres habitations qu’il fréquenta à Toulouse ou ailleurs ont été si profondément remaniées qu’on ne peut y retrouver vraiment le souvenir du génial concepteur du Canal. Le Domaine de Bonrepos est, aujourd’hui pour quelques privilégiés et sera demain pour un immense public passionné par le Canal du Midi, le moyen retrouvé d’une rencontre privilégiée avec son auteur, tant les lieux demeurent ici imprégnés de l’esprit des origines. Mais il n’est déjà plus possible pour beaucoup, et pas seulement en France, de séparer dans leur souvenir le Canal inscrit au Patrimoine Mondial, du Domaine où il fut conçu, étudié et réalisé sur maquette expérimentale. Bonrepos a sa place auprès du canal du midi dans la mémoire collective des hommes du monde entier.
Extrait de Bonrepos, Proposition de rattachement du Domaine de Bonrepos au Canal du Midi classé Patrimoine Mondial de l’UNESCO, Les Editions du Piémont Pyrénéen, 2006.